
Deux pays, une ambition commune : faire avancer la psychiatrie de précision
Dans le cadre du partenariat stratégique entre la Fondation FondaMental et le Deutsches Zentrum für Psychische Gesundheit (DZPG), la recherche franco-allemande franchit une nouvelle étape pour mieux comprendre, diagnostiquer et traiter les troubles psychiques.
Dans cette interview, le Pr Marion Leboyer, psychiatre et directrice générale de la Fondation FondaMental, revient sur les fondements et les objectifs de cette collaboration inédite. Elle détaille la vision portée par la Fondation : structurer des cohortes d’envergure internationale, harmoniser les données cliniques et biologiques, et développer une psychiatrie de précision capable d’identifier des sous-groupes de patients, de prédire les trajectoires de maladie et d’adapter les traitements de manière personnalisée.
En s’appuyant sur l’excellence des infrastructures françaises et allemandes, ce partenariat pose les bases d’une nouvelle génération de recherche intégrée, au plus près des patients et des soignants.
Pr Leboyer, pouvez-vous commencer par nous présenter le modèle des Centres Experts en France ? En quoi ces centres dédiés aux troubles psychiatriques diffèrent-ils des structures de soins psychiatriques traditionnelles et comment la Fondation FondaMental s’inscrit-elle dans l’organisation nationale des soins et de la recherche en France ?
Créés en 2010 et coordonnés par la Fondation FondaMental, fondation à but non lucratif, les Centres Experts représentent un troisième niveau de soins dans le système psychiatrique français, inspiré du modèle des centres de référence pour les maladies rares.
Nous coordonnons actuellement 54 centres, répartis sur l’ensemble du territoire français, organisés en quatre réseaux (trouble bipolaire, schizophrénie, dépression résistante aux traitements et autisme sans déficience intellectuelle) et intégrés aux services de psychiatrie publique.
Les patients sont adressés par leur psychiatre, leur médecin généraliste ou un autre spécialiste. Ils bénéficient, dans le cadre d’une hospitalisation de jour de deux jours, d’une évaluation standardisée et multidisciplinaire, suivie d’une restitution détaillée au cours de laquelle nous formulons des recommandations thérapeutiques personnalisées. Ces recommandations — thérapeutiques, psychothérapeutiques et somatiques — sont transmises au médecin adresseur afin d’assurer la continuité des soins.
Il est systématiquement proposé aux patients de participer à des projets de recherche, ce qui a permis la constitution de larges cohortes multimodales, ouvertes à la collaboration (Science ouverte & accès aux données de recherche | La Recherche | Fondation FondaMental).
Enfin, la Fondation FondaMental assure la coordination nationale, l’harmonisation des pratiques et le lien essentiel entre soins et recherche.
Quels sont les principaux axes cliniques des Centres Experts — tant en termes de pathologies que de patients ?
Les Centres Experts prennent en charge des cas complexes de schizophrénie, de trouble bipolaire, de dépression résistante aux traitements et d’autisme sans déficience intellectuelle. Les patients bénéficient d’évaluations complètes et standardisées, réalisées par des équipes multidisciplinaires composées de psychiatres, neuropsychologues et infirmiers spécialisés.
Les résultats aboutissent à des recommandations thérapeutiques personnalisées, transmises au médecin adresseur. Depuis leur création, plus de 10 000 patients ont été évalués, contribuant à réduire les symptômes résiduels, le nombre de réhospitalisations, à améliorer le dépistage des comorbidités et à proposer des plans de traitement individualisés.
Avec le Deutsches Zentrum für Psychische Gesundheit (DZPG, www.dzpg.org), vous travaillez à l’harmonisation des données et des standards pour la recherche transnationale. Quelles opportunités cela ouvre-t-il ?
La collaboration avec le DZPG offre l’opportunité de standardiser l’évaluation clinique et la collecte des données entre les centres français et allemands, permettant ainsi des comparaisons futures entre différents contextes et populations. Cette harmonisation facilite l’intégration de données issues de cohortes diverses et favorise la recherche translationnelle en accélérant l’application des découvertes scientifiques à la pratique clinique.
Elle contribue également au développement de traitements plus ciblés et personnalisés, adaptés aux besoins individuels des patients. En outre, cette approche renforce la coopération entre chercheurs, cliniciens et institutions en établissant un cadre commun pour mieux comprendre les troubles mentaux complexes et améliorer la qualité des soins à l’échelle internationale.
Dans ce contexte, nous avons récemment lancé un consortium franco-allemand réunissant les Centres Experts français et les Centres d’Excellence allemands du réseau DZPG. Cette alliance stratégique vise à identifier, découvrir et valider conjointement une nouvelle génération de biomarqueurs — génétiques, inflammatoires, métaboliques, cognitifs et numériques — en comparant de larges cohortes harmonisées des deux pays et en appliquant des méthodes analytiques avancées fondées sur l’intelligence artificielle.
Le premier domaine d’interaction sera consacré à l’application de l’IA à la recherche de biomarqueurs des troubles mentaux. Cela passera par la transformation des données en données synthétiques et l’organisation, dans les prochains mois, d’un hackathon dédié à la découverte de biomarqueurs.
Au-delà de la découverte de biomarqueurs, le consortium vise également à construire des infrastructures de données interopérables et des modèles prédictifs permettant un diagnostic plus précoce, une stratification plus fine des sous-groupes de patients et une orientation plus précise des décisions thérapeutiques personnalisées.
À terme, l’objectif est d’accélérer le développement d’outils de psychiatrie de précision et de garantir que les innovations diagnostiques et thérapeutiques bénéficient rapidement aux patients à travers l’Europe.
Quels sont les principaux défis de l’harmonisation internationale, notamment en matière de protection des données ou de pratiques cliniques ?
L’un des principaux défis consiste à aligner les réglementations relatives à la protection des données et les pratiques cliniques entre les pays. Cela implique de garantir la confidentialité des patients et un consentement éclairé.
Un autre défi réside dans la standardisation des outils diagnostiques et l’harmonisation des méthodes de mesure des différents biomarqueurs. Cette démarche nécessite une coordination étroite et une collaboration durable entre institutions, cliniciens et chercheurs, aux niveaux national et international, tout en tenant compte des différences juridiques, éthiques et culturelles.
Relever ces défis est essentiel pour favoriser une coopération réelle en recherche psychiatrique et accélérer les avancées cliniques au bénéfice des patients.
Le terme « psychiatrie de précision » revient fréquemment. Comment le définissez-vous et pourquoi est-il si important pour l’avenir de la psychiatrie ?
La psychiatrie de précision vise à enrichir le diagnostic catégoriel par des biomarqueurs de stratification ou de pronostic, incluant des facteurs génétiques, biologiques, environnementaux et cliniques. Cette approche cherche à identifier des sous-groupes plus homogènes au sein de troubles hétérogènes afin de proposer des stratégies thérapeutiques ciblées.
Elle permet d’améliorer l’efficacité des traitements, de réduire les effets secondaires et d’aider les cliniciens à prendre des décisions individualisées, ouvrant la voie à une psychiatrie plus personnalisée et plus efficace.
Pouvez-vous donner des exemples montrant en quoi le travail des Centres Experts a déjà permis des avancées vers la psychiatrie de précision ?
Sur le plan de la recherche, en seulement dix ans, les réseaux des Centres Experts, qui incluent certaines des plus grandes cohortes au monde, ont produit plus de 200 publications scientifiques internationales, témoignant du dynamisme et de l’impact de leurs travaux.
Ces données longitudinales ont permis d’évaluer l’impact des évaluations et recommandations réalisées dans un Centre Expert, notamment : une amélioration de l’adhésion aux traitements, une augmentation des prescriptions de thérapies psychosociales, une réduction des taux de réhospitalisation, une amélioration du fonctionnement global et une identification plus systématique des comorbidités psychiatriques et somatiques (comme le syndrome métabolique).
La constitution de grandes cohortes bien caractérisées est un objectif central. Quelles sont les étapes les plus importantes pour les développer en France et les rendre exploitables à l’international ?
La constitution de grandes cohortes de haute qualité nécessite une collecte de données rigoureusement standardisée, des évaluations cliniques, biologiques et psychosociales complètes, ainsi que l’utilisation de bases de données sécurisées et interopérables.
Un suivi longitudinal régulier est essentiel pour documenter l’évolution des troubles, évaluer l’efficacité des interventions et identifier des trajectoires cliniques distinctes.
Le respect strict des normes éthiques et juridiques, notamment en matière de protection des données, doit être garanti. La fiabilité inter-évaluateurs, contrôlée deux fois par an, ainsi que l’harmonisation des standards cliniques et numériques, sont également cruciales pour permettre l’intégration et la comparaison des données à l’échelle internationale.
Enfin, la collaboration avec des partenaires étrangers ouvre la voie à des projets de recherche globaux tout en renforçant l’accompagnement des patients au niveau local.
L’un des enjeux majeurs des cohortes est d’assurer leur pérennité. Grâce au programme France 2030, nous avons été sélectionnés pour construire un programme français de psychiatrie de précision, permettant la création d’une cohorte multimodale nationale couvrant l’ensemble des pathologies psychiatriques sévères, également ouverte aux collaborations internationales (pepr-propsy.fr).
Quelle importance accordez-vous aux technologies telles que le machine learning et les modèles prédictifs basés sur l’IA dans la recherche et les soins en psychiatrie ?
Les technologies telles que le machine learning et l’intelligence artificielle deviennent des outils essentiels en recherche psychiatrique. Elles permettent d’analyser des ensembles de données complexes et multimodales (incluant imagerie cérébrale, génétique, données comportementales et environnementales) afin de détecter des motifs, biomarqueurs et prédicteurs souvent invisibles à l’observation clinique traditionnelle.
En visant des diagnostics plus précis et des traitements individualisés, ces outils contribuent à identifier des sous-groupes de patients et des cibles thérapeutiques potentielles, renforçant ainsi la capacité des cliniciens à proposer des soins personnalisés fondés sur les preuves.
Les considérations éthiques restent essentielles : l’IA doit être utilisée de manière transparente, avec le consentement des patients et la garantie de la confidentialité des données. Son déploiement responsable suppose une évaluation continue des biais, de l’équité et de la responsabilité, afin que ces technologies améliorent les soins de manière équitable et efficace pour tous les patients.
Quels changements politiques ou sociétaux sont nécessaires pour concrétiser la vision d’une psychiatrie de précision transnationale ?
Le développement d’une psychiatrie de précision franco-allemande nécessite le soutien bilatéral des organismes de recherche, un engagement politique fort ainsi que des financements publics et privés dédiés.
La sensibilisation du grand public aux bénéfices d’une psychiatrie personnalisée est également essentielle. Ensemble, ces évolutions permettront de traduire les avancées de la psychiatrie de précision en améliorations concrètes de la prise en charge des patients.


