
La santé mentale est en passe de devenir l’un des grands projets structurants de la coopération scientifique franco-britannique.
Patrick Nédellec, Conseiller pour la science et la technologie à l’Ambassade de France au Royaume-Uni
Conseiller pour la science et la technologie à l’Ambassade de France au Royaume-Uni, Patrick Nédellec accompagne depuis plusieurs années le développement des coopérations scientifiques entre la France et le Royaume-Uni. Il revient sur les ambitions du consortium franco-britannique sur les biomarqueurs en psychiatrie, les enjeux de la psychiatrie de précision et le rôle que peut jouer la diplomatie scientifique pour accélérer les découvertes au bénéfice des patients.
Vous avez contribué au développement du consortium franco-britannique sur les biomarqueurs en psychiatrie. Pourquoi les coopérations scientifiques internationales sont-elles particulièrement importantes dans le domaine de la santé mentale et des neurosciences ?
La recherche scientifique de très haut niveau est aujourd’hui internationale par nature. Les publications les plus influentes reposent généralement sur des collaborations entre plusieurs pays, car elles permettent de réunir des expertises, des approches et des ressources complémentaires.
Dans le domaine de la santé mentale et des neurosciences, cette dimension revêt une importance particulière. Ces recherches nécessitent de travailler sur des volumes considérables de données cliniques et biologiques. Plus les cohortes de patients sont importantes et diversifiées, plus il est possible de caractériser précisément les profils des patients et d’obtenir des résultats robustes.
La mise en commun des cohortes françaises et britanniques constitue donc une opportunité majeure. Elle permet d’accélérer les découvertes tout en s’appuyant sur les forces complémentaires de deux pays qui jouent un rôle moteur dans la recherche en psychiatrie et en neurosciences.
La psychiatrie de précision apparaît aujourd’hui comme une nécessité, tant les enjeux humains, médicaux et économiques sont considérables.
Au-delà de l’enjeu scientifique, il y a surtout un enjeu humain et sociétal majeur. Les problématiques de santé mentale ont pris une ampleur considérable depuis la crise du Covid-19. Les conséquences sont importantes pour les patients, leurs proches et les systèmes de santé. Elles ont également un coût économique majeur. Les études conduites au Royaume-Uni comme en France montrent que les troubles psychiques représentent chaque année des centaines de milliards d’euros de coûts liés notamment aux arrêts de travail, aux prises en charge médicales et aux diagnostics tardifs.
Dans ce contexte, la psychiatrie de précision apparaît comme une nécessité. Plus les pathologies sont identifiées tôt, plus il est possible d’améliorer la prise en charge et de réduire leur impact humain, social et économique.
Qu’est-ce qui a convaincu l’Ambassade de France au Royaume-Uni de soutenir cette initiative ?
L’histoire du consortium est avant tout une histoire de rencontres. Dès mon arrivée à l’Ambassade de France au Royaume-Uni, j’ai été frappé par les échanges engagés entre le Pr Marion Leboyer et le Pr Husseini Manji autour des biomarqueurs en psychiatrie. En les écoutant, j’ai immédiatement compris que nous étions face à un sujet majeur de santé publique.
Nous sommes à l’orée d’une véritable révolution diagnostique en psychiatrie.
Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière où les progrès de la recherche permettent d’envisager l’émergence de biomarqueurs capables de transformer profondément la pratique clinique. Demain, ils pourraient permettre d’identifier plus précocement certaines pathologies psychiatriques ou neurodégénératives, d’améliorer le diagnostic différentiel et d’adapter plus rapidement les traitements.
Mais entre une découverte prometteuse et son application concrète pour les patients, il existe un travail considérable qui nécessite de rassembler les équipes de recherche et de créer les bonnes conditions de coopération.
J’ai également pris conscience de la complémentarité exceptionnelle entre les deux pays : un écosystème biotechnologique particulièrement dynamique au Royaume-Uni et une recherche médicale d’excellence en France, soutenue par des initiatives structurantes comme le programme de recherche en psychiatrie de précision PEPR PROPSY. Très vite, l’idée d’un partenariat franco-britannique s’est imposée comme une évidence.
Aujourd’hui, ce consortium réunit 53 Centres Experts français ainsi que 14 centres britanniques. Cela représente un potentiel considérable en matière de partage de connaissances, de recherche et d’innovation. Mais l’objectif premier reste l’amélioration du parcours de soins et du bien-être des patients.
En avril dernier, plusieurs temps forts ont été organisés à Londres autour du consortium. Avez-vous le sentiment qu’une nouvelle dynamique franco-britannique est en train d’émerger autour de la psychiatrie de précision ?
Oui, très clairement. La réunion organisée au Wellcome Trust a permis aux chercheurs français et britanniques de structurer ensemble les projets du consortium et de définir leurs priorités communes.
Le dîner organisé par la suite à la Résidence de France répondait à un objectif complémentaire : donner une visibilité institutionnelle à cette dynamique scientifique auprès des décideurs, des organismes de financement et des philanthropes.
Ces échanges ont confirmé l’intérêt croissant porté au projet et contribué à préparer les prochaines étapes de son développement. Lorsqu’un projet présente un potentiel aussi important pour la santé publique, il est essentiel de lui donner la visibilité nécessaire. C’est là tout le rôle d’une ambassade.
La psychiatrie de précision nécessite des cohortes importantes, des données partagées et des expertises très diverses. En quoi la coopération entre la France et le Royaume-Uni permet-elle de relever ces défis ?
L’un des principaux défis est celui de la donnée. À l’échelle internationale, il ne suffit pas de disposer de données nombreuses : encore faut-il pouvoir les rendre compatibles et exploitables pour la recherche. C’est tout l’enjeu du travail d’harmonisation et d’interopérabilité mené par le consortium.
Nous devons maintenir un haut niveau de sécurité et un haut niveau de protection des patients, sans limiter la capacité des chercheurs à avoir accès à une donnée fiable.
Mais au-delà des aspects techniques, nous travaillons sur des données personnelles particulièrement sensibles. Les contraintes réglementaires peuvent parfois être perçues comme des freins ; elles constituent également des garanties essentielles pour les patients. L’objectif est donc de concilier protection des données, respect des réglementations comme le RGPD et qualité de la recherche, dans un cadre transparent fondé sur le consentement des patients.
Les progrès des neurosciences et de l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives considérables, à condition de s’appuyer sur des infrastructures sécurisées et sur une coopération étroite entre recherche publique et acteurs privés. C’est précisément l’ambition du consortium : transformer les découvertes scientifiques en innovations concrètes au bénéfice des patients.
Le consortium a également été mis en avant dans le cadre du dialogue scientifique franco-britannique en juin 2026. Que représente cette nouvelle étape pour le projet ?
Cette séquence marque une étape importante dans la montée en puissance du projet. Le Comité mixte franco-britannique pour la science, la technologie et l’innovation (COMIXTE) réunit tous les deux ans les principaux acteurs de la coopération entre nos deux pays. Cette édition visait à identifier les freins qui limitent encore les collaborations et à définir des priorités communes pour les années à venir.
Deux thématiques ont été retenues : l’intelligence artificielle et la santé. Nous avons souhaité que la santé mentale soit pleinement intégrée à cette réflexion. Cette reconnaissance est importante car elle permet de rapprocher les agences de financement françaises et britanniques et de mieux préparer les futurs projets européens.
Le prochain programme-cadre européen représentera des investissements considérables pour la recherche. Dans ce contexte, la santé mentale a toute sa place pour devenir un domaine d’excellence porté conjointement par la France et le Royaume-Uni.
Pour conclure, quels enseignements retenez-vous de cette mobilisation ?
Les ambassades disposent de moyens modestes, mais elles jouent un rôle essentiel pour accompagner les coopérations scientifiques, créer des connexions et donner de la visibilité à des projets à fort impact sociétal. C’est d’autant plus facile lorsque ces projets sont portés par des équipes d’excellence, reconnues internationalement et animées par une ambition commune : faire émerger les innovations dont les patients ont besoin.
Nous continuerons à soutenir le consortium à travers des actions de rayonnement et des dispositifs concrets comme le programme Sophie Germain, qui favorise les collaborations entre chercheurs français et britanniques. Car les grandes avancées scientifiques reposent aussi sur la capacité à construire des partenariats durables.


