
Vers une médecine personnalisée : pourquoi la santé mentale des femmes est une priorité collective
Livia De Picker, Professeure assistante en psychiatrie à l’Université d’Anvers, Belgique, Psychiatre au Centre Hospitalier Universitaire Psychiatrique de Duffel, Belgique
La santé mentale des femmes a longtemps été sous-étudiée et insuffisamment prise en charge. Pourquoi est-il aujourd’hui urgent de combler ce retard, d’un point de vue médical et sociétal ?
Pendant de nombreuses années, la psychiatrie a adopté une approche uniforme. Concrètement, cela signifie qu’une femme de 45 ans et un homme de 20 ans présentant une dépression recevaient souvent le même traitement. Nous savons aujourd’hui que cette vision est trop réductrice.
Les recherches ont montré que la santé mentale est déterminée à la fois par des facteurs biologiques et environnementaux, avec des différences significatives liées au sexe et au genre. Les variations hormonales au cours du cycle menstruel, de la grossesse, du post-partum, la prise de contraception ou encore la ménopause peuvent notamment influencer l’humeur et la vulnérabilité aux troubles psychiatriques.
Cependant, la pratique clinique courante n’a pas encore pleinement intégré ces différences. De nombreuses femmes consultent pour des troubles de l’humeur liés à des étapes spécifiques de leur vie sans toujours recevoir de réponses claires et fondées sur les données scientifiques. Réduire l’écart entre la recherche et les soins quotidiens est donc une urgence, tant sur le plan médical que social.
La santé mentale a un impact sur l’éducation, le travail, les relations et la vie familiale. Lorsque la prise en charge est tardive ou inadaptée, les conséquences dépassent l’individu. Mieux prendre en compte la santé mentale des femmes ne signifie pas créer un système parallèle, mais offrir des soins plus justes et plus efficaces au bénéfice de tous.
Vous avez récemment lancé une commission internationale sur la santé des femmes en partenariat avec The Lancet Psychiatry et la Fondation FondaMental. Pourquoi est-il essentiel que la santé mentale des femmes soit reconnue, documentée et débattue dans un cadre scientifique aussi prestigieux ? Quelles lacunes ou limites précises de la recherche actuelle, de la pratique clinique et des recommandations professionnelles cette initiative entend-elle corriger ou pallier ?
Le lancement d’une Commission avec une revue de référence envoie un signal fort : la santé mentale des femmes n’est pas un sujet marginal, mais un enjeu majeur de santé publique.
Trois grandes lacunes doivent être comblées.
Premièrement, la recherche. Bien que des progrès aient été réalisés, nous manquons encore de données robustes sur le fonctionnement du cerveau féminin aux différentes étapes clés de la vie, telles que le cycle menstruel, la grossesse, le post-partum et la périménopause. Les essais cliniques de grande ampleur et bien conçus restent limités, notamment en ce qui concerne les traitements hormonaux et leur rôle dans les troubles de la santé mentale.
Deuxièmement, la pratique clinique. De nombreux cliniciens n’ont pas été spécifiquement formés à reconnaître l’influence des transitions hormonales sur le risque psychiatrique. Des symptômes tels que l’anxiété, les troubles du sommeil, les variations de l’humeur ou les difficultés cognitives sont souvent traités de manière isolée, sans prise en compte de leur contexte biologique global. Les femmes peuvent ainsi consulter plusieurs spécialistes sans qu’aucun ne fasse le lien entre ces différents éléments.
Troisièmement, les recommandations cliniques. Les recommandations en matière de prise en charge de la ménopause négligent souvent la santé mentale, tandis que les lignes directrices en psychiatrie omettent fréquemment l’influence des facteurs hormonaux. Notre objectif est de rassembler les données existantes et de les traduire en orientations pratiques, intégrées et opérationnelles.
La Fondation FondaMental joue un rôle central dans cette commission à travers le développement et la coordination de MiaMental, une plateforme numérique internationale conçue pour accompagner les femmes aux étapes clés de leur vie, de la puberté au grand âge. En réunissant des ressources accessibles, élaborées par des experts et issues de The Lancet Psychiatry Commission on Women’s Mental Health (informations clés, ouvrages, outils pratiques, contenus multimédias, témoignages, événements, etc.) et en les rendant disponibles à l’échelle mondiale, comment MiaMental entend-elle transformer la prévention, le dépistage précoce et la prise en charge ?
MiaMental a été conçue pour que la Commission produise des changements concrets dans le monde réel, et ne se limite pas à des échanges académiques.
Publier un rapport scientifique est essentiel, mais les connaissances doivent parvenir aux femmes, aux familles et aux cliniciens de première ligne. Trop souvent, les femmes peinent à trouver des informations fiables ou hésitent à savoir si leurs symptômes nécessitent une consultation médicale.
La plateforme propose des explications claires, fondées sur les données scientifiques, des outils pratiques et des contenus accessibles adaptés aux différentes étapes de la vie. Elle aide les femmes à distinguer ce qui peut relever d’une transition normale de ce qui peut justifier un accompagnement professionnel.
En rendant largement accessible une information de haute qualité, MiaMental vise à combler le fossé entre la recherche et les soins du quotidien. L’objectif est de favoriser un repérage plus précoce, une meilleure prévention et un accompagnement plus coordonné.
Des facteurs biologiques tels que les fluctuations hormonales et les différences immunitaires jouent un rôle majeur dans la santé mentale des femmes. Plus largement, comment les mécanismes biologiques influencent-ils la régulation de l’humeur, la perception de la douleur, la vulnérabilité aux troubles psychiatriques et la réponse aux traitements ? Pourquoi ces dimensions ont-elles été si largement négligées jusqu’à présent ?
La biologie joue un rôle central en santé mentale. Les hormones ovariennes (œstrogènes, progestérone et testostérone) ne sont pas uniquement des hormones reproductives ; elles agissent directement sur le cerveau. Elles influencent la régulation de l’humeur, la réponse au stress, le sommeil, la cognition et la perception de la douleur.
Les œstrogènes semblent exercer des effets protecteurs contre la dépression et la psychose, ce qui peut en partie expliquer l’augmentation de la vulnérabilité lors du déclin hormonal, notamment en périménopause. Pour un sous-groupe de femmes, probablement autour de 10 %, ce ne sont pas tant les niveaux hormonaux eux-mêmes que leurs fluctuations qui déclenchent des symptômes, en particulier en période prémenstruelle, en post-partum ou lors de la ménopause.
Le système immunitaire constitue un autre facteur important. Nous savons qu’il existe des différences nettes entre les sexes dans le fonctionnement immunitaire. Pendant la pandémie de COVID-19, par exemple, les hommes étaient plus susceptibles de décéder d’une infection aiguë, tandis que les femmes développaient plus fréquemment des formes prolongées (« Covid long »), avec une fatigue persistante et des symptômes cognitifs ou thymiques. L’activité immunitaire influence directement l’humeur et l’énergie.
Ces facteurs ont longtemps été négligés, notamment parce que les femmes étaient sous-représentées dans la recherche clinique. La variabilité hormonale était également considérée comme trop complexe à intégrer dans les protocoles d’étude. En conséquence, de nombreux cliniciens n’ont pas été formés à prendre systématiquement en compte ces influences.
Par ailleurs, les normes et attentes sociales liées au genre influencent l’expression, la reconnaissance et le diagnostic des symptômes, certaines pathologies, comme l’autisme, restant encore sous-identifiées chez les filles. Que pourrait changer une meilleure prise de conscience de ces facteurs ?
La biologie n’agit pas isolément : elle interagit avec les attentes sociales et les expériences vécues.
Les filles apprennent souvent à intérioriser leur détresse, l’exprimant par l’anxiété, le perfectionnisme, les troubles alimentaires ou l’épuisement, plutôt que par des comportements perturbateurs. Les garçons, à l’inverse, manifestent plus fréquemment des symptômes extériorisés. Cette différence a contribué à la sous-identification de troubles tels que le TDAH ou l’autisme chez les filles.
Des données récentes suggèrent que l’écart entre les sexes en matière d’autisme est probablement bien plus faible qu’on ne le pensait auparavant. Une meilleure sensibilisation pourrait améliorer le dépistage précoce, réduire les erreurs diagnostiques et permettre aux filles et aux femmes de bénéficier plus tôt d’un accompagnement adapté.
Le repérage précoce est crucial, car les troubles neurodéveloppementaux qui ne sont pas pris en charge entraînent souvent, à long terme, des troubles psychiatriques secondaires tels que la dépression ou l’anxiété.
On entend parfois que mettre l’accent sur la santé des femmes reviendrait à exclure les hommes. Pourquoi s’agit-il d’une fausse opposition, et en quoi une recherche centrée sur les femmes peut-elle au contraire améliorer la santé mentale de tous ?
Il s’agit en effet d’une fausse opposition. La médecine progresse lorsqu’elle gagne en précision. Comprendre les mécanismes spécifiques liés au sexe renforce la qualité scientifique dans son ensemble. L’étude des mécanismes hormonaux, immunitaires ou liés au stress chez les femmes permet souvent de mettre en évidence des principes également pertinents pour les hommes.
L’objectif n’est pas de privilégier un groupe au détriment d’un autre, mais de combler des lacunes dans les connaissances. Une meilleure compréhension conduit à un diagnostic plus précis et à des traitements plus personnalisés pour tous.
Cette commission internationale souligne également l’impact sociétal de la santé des femmes. En quoi l’amélioration de la prise en charge de la santé mentale des femmes peut-elle bénéficier aux familles, aux entreprises et à la société dans son ensemble ? Pourquoi est-il crucial de soutenir ces initiatives ?
La santé mentale des femmes a des répercussions considérables. Les femmes occupent souvent une place centrale au sein des familles, des environnements professionnels et des communautés.
Lorsqu’elles bénéficient d’un soutien adapté et en temps opportun, les familles tendent à être plus stables, les enfants développent une meilleure résilience et les entreprises connaissent moins d’épuisement professionnel et d’absentéisme. À long terme, cela contribue à réduire les coûts de santé et à renforcer la cohésion sociale.
Soutenir des initiatives comme cette commission est essentiel, car elles établissent un lien entre les données scientifiques, la pratique clinique et la mise en œuvre concrète. Elles permettent de transformer la prise de conscience en action au bénéfice de l’ensemble de la société.
La plateforme internationale MiaMental, dédiée à la santé mentale des femmes et développée à l’initiative de The Lancet Psychiatry Commission on Women’s Mental Health, sera officiellement lancée le 7 mars à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.
À cette même occasion, l’International Association for Women’s Mental Health (IAWMH) organisera le tout premier webathon entièrement consacré à la santé mentale des femmes, en partenariat avec des organisations psychiatriques de premier plan, dont le Royal College of Psychiatrists (RCPsych, Royaume-Uni), le Royal Australian and New Zealand College of Psychiatrists (RANZCP) et The Lancet Psychiatry Commission on Women’s Mental Health.
La santé mentale des femmes est une priorité sociétale. Engagez-vous dès aujourd’hui en mettant à disposition des ressources adaptées aux défis majeurs que rencontrent les femmes à chaque étape de leur vie.


