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« La notion de ‘Capital cérébral’ permet de placer les questions relatives au cerveau au cœur de la réflexion sur la société et l’économie »

Publié : 05 septembre 2022

Médecin, scientifique, entrepreneur, auteur, penseur de l'économie et de la finance, et diplomate des neurosciences, Harris Eyre se démène sur tous les fronts pour faire la promotion du « Capital cérébral » et mettre cette notion au cœur de la société et de l’économie d’aujourd’hui et de demain. Nous avons exploré le potentiel de cette idée disruptive en sa compagnie.

 

Pour commencer, est-ce que vous pourriez définir la notion de Brain Capital ou « Capital cérébral » en VF ?
 
Il s’agit d’une plateforme pour le changement, une plateforme qui nous permet de réinventer l'économie, la société, la politique et les investissements. La notion de « Capital cérébral » intègre la santé et les compétences du cerveau, indispensables dans la « Brain Economy ». Nos cerveaux sont soumis à de nombreux défis un peu partout dans le monde : des défis cliniques comme l'anxiété, la dépression, et des défis non cliniques comme les fake news, l'éco-anxiété, la perte d'éducation due à la Covid pour les plus jeunes. Ces challenges ne sont pas traités car ils sont considérés comme extérieurs à l’économie. Ils sont négligés pour cette raison. Ils ne sont pas pris en compte dans la réflexion économique. Nous avons développé le concept de « Capital cérébral » comme un instrument permettant de placer les questions relatives au cerveau au cœur de la réflexion sur la société et l'économie.
 
Dans quel état sont nos cerveaux en 2022 ?
 
Nos cerveaux sont très sollicités. Nous devons faire face à de nombreuses incertitudes : des incertitudes environnementales, des défis climatiques importants, beaucoup de changements technologiques. Tout évolue très rapidement. Le Covid long est un défi pour le cerveau des gens. La maladie d'Alzheimer progresse chez les personnes âgées. L'éducation des plus jeunes a souffert pendant la Covid : ils doivent maintenant rattraper le temps perdu. Sans oublier l’invasion de l’Ukraine par la Russie qui a créé en Europe une certaine anxiété. Toutes ces incertitudes génèrent un stress qui met notre cerveau à rude épreuve.
 
Diriez-vous que les cerveaux sont de plus en plus sollicités par le monde du travail ?
 
Il semble en effet que ce soit le cas. Avec l'augmentation de l'automatisation et de la robotisation, les personnes qui occupent les emplois les moins qualifiés risquent de perdre leur emploi. C’est un énorme problème : si vous perdez votre emploi au profit d'un robot, que faites-vous ? La « gig economy » est évidemment en pleine explosion. C'est une bonne chose en termes de flexibilité et les gens peuvent augmenter un peu leurs revenus, mais cela rend aussi le travail très précaire avec moins de protection sociale, moins de couverture santé… Dans le monde du travail actuel, l'innovation et la créativité sont de plus en plus valorisées. Il y a donc une pression pour que les gens soient plus innovants, plus créatifs. Le monde du travail est devenu bien plus cérébral. Je crois qu’on peut dire qu’il y a un fossé en termes de « Capital cérébral ». D’un côté, ceux qui sont bien formés avec des compétences qui leur permettent d’occuper de bons emplois. De l’autre, ceux qui ne sont pas formés, qui ont moins de compétences et qui ont du mal à tirer leur épingle du jeu. Or, ce fossé, déjà réel, risque de se creuser à l’avenir. On peut imaginer que les personnes perdant leur emploi à cause de l’automatisation entrent dans une mauvaise spirale, perdent leur motivation et aient du mal à se remobiliser pour acquérir de nouvelles compétences et se reconvertir. D’où l’importance de développer une réflexion autour du « Capital cérébral » qui impacte les politiques et les investissements pour empêcher ce fossé de se creuser. 
 
En quoi avoir des cerveaux en bonne santé représente un enjeu majeur pour l’économie et la société ?
 
C'est important pour deux raisons principales : le bien-être et la productivité. Si votre cerveau est en bonne santé, si vous n'avez pas de maladie, si tout est sous contrôle, vous éprouverez beaucoup plus de bien-être, beaucoup plus de plaisir dans la vie, un sentiment d'épanouissement. Vous serez un meilleur ami, un meilleur membre de la famille, un meilleur membre de la communauté. C'est vraiment important et ça parle à tout le monde. Et puis, si vous avez une meilleure « santé cérébrale », vous pouvez mieux vous former, maintenir votre niveau éducatif et être plus productif au travail. C'est donc aussi très important pour la société.
 
Quelles politiques gouvernementales appelez-vous de vos vœux pour favoriser la prévention et réduire au maximum les problèmes cérébraux ?
 
Je voudrais que la santé mentale soit au cœur de toutes les approches politiques, pas seulement dans le système de santé mais que l’on réfléchisse à ce que nous sommes en mesure de faire pour améliorer la santé mentale dans chaque domaine, dans chaque secteur. Dans le digital, par exemple, que pouvons-nous faire pour améliorer l'effet des médias sociaux sur le cerveau ? Pour limiter les mauvais côtés et favoriser les bons ? 
Dans les transports, comment réduire la pollution de l'air, qui est mauvaise pour le cerveau. Comment optimiser les pistes cyclables et les rendre plus sûres afin d’éviter que les gens ne se fassent pas renverser et subissent des lésions cérébrales ? C’est ce genre d’approche qui nous permettra de mettre en place des politiques positives pour le cerveau des gens. Mais il y a du boulot, en France notamment !
 
Vous êtes co-responsable de la Neuroscience-Inspired Policy Initiative (NIPI) de l’OCDE. Pouvez-vous nous en dire plus ?
 
Nous sommes très fiers de ce travail mené avec l’OCDE. Cette initiative a été lancée au sein du groupe « Nouvelles approches économiques », un espace où peuvent s’exprimer de nouvelles idées, peut-être plus radicales, comme le « Capital cérébral ». Cette initiative a été lancée en janvier de l'année dernière par le secrétaire général de l'OCDE et l'amiral Bill McCraven, ancien chef du United States Special Operations Command, et grand défenseur de la santé et des performances du cerveau. En résumé, cette initiative nous a aidé à développer et faire connaître le « Capital cérébral ». Nous avons organisé différents séminaires et la Fondation FondaMental a été impliquée dans de nombreux projets, nous avons publié des articles, nous avons été consultés par l'Organisation Mondiale de la Santé et le Programme des Nations Unies pour le Développement. Et le « Capital cérébral » a été cité à deux reprises devant le Congrès américain. Désormais, nous évoluons vers une nouvelle structure, « l’Alliance Internationale pour le Capital cérébral », qui nous permettra de travailler avec différentes organisations.
 
Vous étiez en effet à Paris pour le lancement de l’Alliance. Pouvez-vous nous présenter cette initiative ?
 
Début juillet, nous avons lancé « l’Alliance Internationale pour le Capital cérébral » aux Journées Neurosciences Psychiatrie Neurologie avec Marion Leboyer, la directrice générale de la Fondation FondaMental, et avec le soutien de Clément Beaune, Ministre délégué auprès de la Ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, chargé de l'Europe. Nous avons également organisé un événement à Bruxelles au CEPS (Centre for European Policy Studies) avec des intervenants de l’OMS, de la Commission Européenne et du Conseil européen pour le cerveau (European Brain Council).
 
C’est le résultat du bon travail que nous avons fait avec l’OCDE. Désormais, avec « l’Alliance Internationale pour le Capital cérébral », nous allons pouvoir travailler avec d’autres organisations internationales, d’autres fondations et entreprises du secteur privé. Après cette phase de développement, nous entrons dans une phase de croissance. Nous avons lancé notre projet-phare : le tableau de bord du « Capital cérébral », qui quantifie et monitore le « Capital cérébral ». Et nous allons commencer à annoncer de plus en plus de projets concrets dans différentes parties du monde. Tout cela est très excitant !
 
Quelle serait selon vous une véritable politique d’innovation en santé mentale ?
 
Tout d’abord, j’aimerais que quelqu’un à la Fondation FondaMental se concentre sur le « Capital cérébral » pour essayer de le faire vivre et développer des projets en France. D’autant plus que je sais combien la Fondation est déjà très investie au service de cette cause. 
 
Ensuite, j’aimerais voir la France investir plusieurs milliards d’euros dans la recherche sur la santé mentale pour faire de ce pays un leader mondial dans ce domaine. Il y a deux modèles pour financer cela, qui ont déjà fait leurs preuves ailleurs. Au Texas, le CPRIT (Cancer Prevention and Research Institute of Texas) a levé 6 milliards de dollars d'obligations émises par le gouvernement texan pour faire du Texas un leader dans le domaine du cancer. En Californie, le CIRM (California Institute for Regenerative Medicine) a levé 6 milliards d'obligations de l'État californien pour financer la recherche sur les cellules souches et la médecine régénérative. Or, nous savons très bien que ces deux initiatives ont généré un retour sur investissement environ cinq fois plus important pour les États qui en sont à l'initiative en raison des retombées positives en termes d'emploi, de fiscalité, d'investissements étrangers ou d'investissements provenant d'autres États américains, de création de propriété intellectuelle... Alors, pourquoi pas la France ?
 
Pour terminer, une question un peu plus personnelle. Chercheur, entrepreneur, auteur… On peut dire que votre cerveau fonctionne à plein régime. Comment gérez-vous votre propre capital cérébral ?
 
Je pense que j'ai surtout de la chance d'avoir un travail que j'aime. Un travail qui a un sens pour moi. Cela dit, la gestion de ma propre santé cérébrale est une priorité absolue : je dors toujours au moins 7 ou 8 heures par nuit, je médite tous les jours, je fais du sport et j'essaie de me promener dans un parc ou au bord de l'eau au moins une fois par jour. Et puis je vois aussi mes amis. Oui, je dois dire que je fais beaucoup de choses pour essayer de garder mon cerveau en bonne santé. 
 

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